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l’académie royale

DES SCîENCES, DES LETTîlES ET DES BEAÜX-AÏITS DE lîELGIQl’E.

t'«IL!LK€Ta«>JIJ IRf-S'’.— TOME XI

HRTJXEfJ.ES.

MÉMOIRES COURONNÉS

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l’académie royale

OES SCIENCES, DES EETTRES ET DES BEAEX-ARTS DE BELGIQUE.

COLLECTION IN-S®. TOIIE N IV,

BRUXELLES,

M. H AYEZ, IMPRIMEUR DE LACADÉMIE ROYALE.

Décembre 1862.

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'^"/(l. Hi<'

UE L’IlMlEENCE

DE LA

CIVILISATION SLR LA POÉSIE

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lllSTÜlliE UE LA POÉSIE,

EN llAl'POUr AVEC LA CIVILISATION,

PAR

FERDINAND LOISE,

Ducleur en |iliilo:o[iliic cl lellics, prolcsscur ilc iliCloi'i(iuc ITaiiçuibc a l’Allicncc royal de Tournai.

l'tiÉLÉDÉES d’uaE ÉTLDE SLIJ LA l’üÉSlE E,\ ELKUl’E DAiAS LES mEMlEUS SIECLES DU CIIIÜSTIAMS.ME ET AU.\ TE.lIl’S DADDAliES.

( JJi'invirc jircsciilc k 7 Juillet iMi'J et l'ukuiU suite au Mèmeirc euuruiinc k j mai ISàS, ait cviieours dklviiueaev fruii'uise.)

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DE L’IJNFLUENCE

DE L\

CIVILISATION SUR LA POÉSIE.

LIVRE PREMIER.

LA POÉSIE DANS LES PREMIERS SIÈCLES DU

CHRISTIAINISME

ET AUX TEMPS BARBARES.

PKElMlERE SECTION.

LES PREMIERS SIÈCLES DU CHRISTIANISME.

CHAPITRE P*.

r'

TRIOMPHE DU CHRISTIANISME.

Lii Providoiiec , pour ouvrir les voies au clirisliaiiisiiie, avait |)ei*uiis que Rouie lut la reine ilu monde. En rasseinlilant tant de peu[>les divers sons une nièine loi, et en leur Taisant adopter la même langue, le génie de Rome préparait la diffusion de la lumière évangélique et runité des croyances. La eonscieiice des }>euples lassés du culte des idoles conspirait secrètement en faveur du

( Iii'islitùiitsiiic. Lc't; àuics cJi j)roic a la su|>crslilioii c*]>roii\ aictil un invincible besoin de croire. L heure de la régénération avait sonne pour le monde.

Mais le paganisme était la religion de l'État. Détrôner les idoles, c'était résister à l’empereur. Cette résistance assimilait les chré- tiens à des cons})iratcurs en révolte contre les lois de la société. Cette lutte terrible ne poinait s’éteindre que dans le sang des

jiiartvrs.

tj

Pendant trois siècles, le sang coula par torrents dans les murs de Rome, sans assouvir la rage des Drans, mais aussi sans lasser la constance des héros de la foi, qui marchaient, qui couraient au- devant de la mort, le sourire sur les lèvres, en priant pour leurs bourreaux.

11 ne faut pas chercher la poésie chrétienne dans ce temps de j>ersécutions sanglantes : ce n’est pas aux époques de luttes et de combats que naissent les chantres divins qui doivent éterniser la gloire du triomphe. Homère n’a assisté que par l’imagination aux ex[)loits d’Achille sous les murs de Pergame. C’est quand les lu'- ro'iques conrcsscurs de la foi seront allés recevoir dans le ciel la couronne du martyre que la poésie viendra répandre ses (leurs bénies sur leurs tombeaux sacrés.

En attendant, il faut combattre. C’est le temps des Itères de l Églisc, de ces glorieux lutteurs que Dieu suscita, à l’aurore du christianisme, pour éclairer le monde comme des astres bienfai- sants au sein des téjièbres de la barbarie.

Ce fut une époque bien mémorable dans les annales de l’hu- manité que celle qui amena le triomphe de la foi chrétienne. En vain les Césars avaient voulu étouffer la- vérité dans des flots de sang humain. Après avoir trempé leur courage dans ces bap- têmes de sang et leur esprit dans les austères méditations des catacombes, les chrétiens se trouvaient en mesure de livrer enfin un combat décisif sur le terrain des idées. La société pa'ienne, ron- gée par le scepticisme et la débauche, n'avait plus d’autre prin- cipe de vitalité que son organisation légale et l’appui de la force publique, lorsque, par un mystérieux décret de la Providence, la foi nouvelle \int s’asseoir, revêtue de la pourjire de Constantin,

;^nr lo tronc (l(‘.s Ccsnrs. le triomphe n’était ])as encore ac- compli dans l’ordre des idées. Une lutte se préparait entre l’esprit antique et l’esprit nouveau. Jamais on ne vit plus grand spec- tacle. Le polythéisme, la raytiiologie , la philosophie d’un côté; le judaïsme et le christianisme de l’autre, étaient en présence. Il semblait que l’antiquité se réveillât tout à coup d’un long sommeil })our déclarer la guerre à la doctrine du Christ. L’Orient s’unis- sant à l’hellénisme s’était donné rendez-vous à Alexandrie pour tuer le progrès; et Rome, qui avait ouvert ses portes à toutes les nations, assistait, haletante, à la lutte suprême de l’esprit humain contre un passé dont il reniait les tendances. Les comhattants étaient les néoplatoniciens et les saints Pères. Cette lutte portait dans ses lianes les destinées du monde. Mais la victoire pouvait- elle être douteuse, ([iiand les adversaires du christianisme se croyaient forcés, pour le combattre, de montrer dans le jjassé les rayons épars de la vérité que le Christ était venu réunir au foyer de la divine linnière? Les défenseurs de la foi, pour dis- siper ce fantôme, n’avaient qu’à retourner contre lui ses propres armes, au nom de l’éternelle vérité dont la première parole avait retenti dans LEden. Les antiques croyances d’ailleurs étaient de- puis longtemps ruinées dans le cœur des hommes. Le besoin de croire, inhérent à notre nature, et le remède qu’apportait le Christ aux plaies saignantes de l’humanité , précipitaient déjà les peuples au pied de la croix. Pendant que toutes les forces de l’intelligence se concentraient dans ce combat à mort entre les deux principes rivaux qui se disputaient l’empire du monde, la poésie, grossissant la voix pour se faire entendre au milieu de ce concours tumultueux de peuples qu’on voyait affluer dans Rome, cherchait vainement à suivre le sillon lumineux tracé [)ar Virgile. Cette poésie sonore, mais vide, s’éteint dans les vers d’Ausone, de Sidoine Apollinaire, de Claudius et de Rutilius, au moment les dieux vont disparaître sans retour du Ca))itole devant la croix du Sauveur.

La confusion d’idées qui régnait à cette époque était aussi fu- neste à la poésie que favoral)Ie à l’esprit de controverse. L’art, qui vit de souvenirs, de calme et de repos, ne peut fleurir dans ces

époques de laborieux enfantement, oii l’esprit bninain, livré à des tiraillements sans nombre , semble attendre un mot d’ordre pour reprendre sa marche régulière vers les champs de l’avenir. C’est un moment de halte tout le monde s’interroge avec anxiété sur la direction que va prendre la pensée. Des sectes nombreuses, enfantées par le mysticisme oriental et par la lutte du paganisme, jettent l’anarchie au sein de l’Eglise naissante. L’hérésie fermente et désole les consciences avides de foi; mais c’est par la puissance morale du raisonnement et non par la violence que la vérité triom- l)he. Les Pères de l’Eglise l’ont admirablement compris et sont enfin parvenus, à force de génie et de science, à dompter l’er- reur. Au sortir du quatrième siècle, l’édifice imposant du catho- licisme est constitué sur des fondemenls inébranlabhvs.

CHAPITRE Î1

ÏR ANSr ORMATION DE L’aRT.

L’art s'applique à façonner ses œuvres sur un type nouveau le culte de l’àme remplace le culte de la forme. La langue romaine, corrompue par le contact des nations étrangères , est adoptée par l’Eglise, qui la consacre à la célébration de ses au- gustes cérémonies. L’idiome latin, que comprennent tous les peu- ples soumis à la domination romaine, reste ainsi le véhicule de la civilisation.

L’œuvre de régénération, qui rencontrait tant de résistance dans ce monde encore pa'ien , devait amener une réaction puis- sante contre les arts de la forme, ces agents auxiliaires du sen- sualisme. Voilà la cause du peu d’encouragement accordé à la poésie au temps du Bas-Empire.

Cependant il fallait satisfaire des imaginations remplies des riantes fictions de la mythologie pa'ienne et peu sensibles aux préceptes sévères de la morale évangélique. C’est dans ce but que

I(\s premiers poêles elirélieiis s’allaelièrenl à versifier* les récits (le rÉeriUire sainte, et particulièrement les miracles et la passion (lu Sauveur. D’antres firent de la controverse en vers pour com- battre riiérésie qui menaçait de briser l’unité de la foi.

La langue de Virgile, employée par ces écrivains sacrés, la langue de Virgile, altérée, corrompue, défigurée par tant d’élé- ments de dissolution, devait, pour ("tre eomprise de la multitude et se prêter à l’expression des idées nouvelles, subir une trans- formation inévitable.

Les partisans de la littérature ebrétienne, qui de nos jours se sont efforcés de bannir les modèles eîassiques de l’enseignement, n’ont pas tort quand ils disent que le ebristianisme ne pouvait rester dans le sillon virgilien. A une société nouvelle, il faut une langue nouvelle pour exprimer ses mamrs, ses besoins, ses senti- ments, ses aspirations, ses idées. Mais cette langue n’a pas été créée au temps de la décadence romaine et de l’établissement des barbares. La langue latine, qui n’était pas encore une langue morte, était celle du peuple, et s’il était nécessaire de changer parfois l’acception des mots et d’en inventer de nouveaux pour rendre la pensée chrétienne, les mots consacrés à l’expression des idées générales ne pouvaient changer de signification et se jirèter à la fantaisie et aux caprices des poètes. Pour parler latin, il fal- lait, bon gré, mal gré, se conformer au génie de la langue et la conserver dans son essence, telle que l’avaient faite les modèles classiques.

A ce point de vue, qui est le véritable, nous sommes forcé d’avouer que les poètes chrétiens se ressentent des vices de la décadence, et que, s’ils n’ont pas plus mal écrit, s’ils ont parfois mieux écrit même que les poètes païens du temps, leur latinité n’en est pas moins imparfaite.

Que dire, après cela, de ceux qui ont voulu les introduire dans l’enseignement, non pas seulement à côté, mais à l’exclusion des auteurs classiques?

Toutefois, nous allons le voir, la poésie ebrétienne produisit des chefs-d’œuvre d’inspiration en s’affranchissant des allures de la muse païenne.

CHAPITRE U\.

LE LYIUSME niEÉTIEN.

A coîé dos poomieos ossois (]‘('po})éo, nous retrouvons riivnine sacerdotal, première évolution régidière de la poésie au berceau des nations, r/esl (pie jaillit la première étincelle du génie poé- li(pie elirélien. Les eauti(]ues des |)rophètes et les psaumes de David, traduits en latin, retentirent majestueusement sous les voûtes des temples.

Ces chants pieux, ces elFusions de î'àme aux pieds du Rédemp- teur, étaient la seule poésie digne de la grandeur et de la sainteté des nouvelles eroyanees. Le earaetère principal de la muse chré- tienne est la gravité unie à la douceur, sur un fond de mélancolie et de sérénité divine, Ton sent les larmes liumaines tomlier dans le sein de Dieu.

Sous ce rapport, cette poésie est neuve et sort de l’ame; celle du jiaganisme ne sortait que de rimagination. Le lyrisme, d’ail- leurs, est une jiiante qui n’a jamais jeté, sur le sol romain, de profondes racines; il n’y a guère produit que d(‘s fleurs arlill- eitdles farmiinées sur le modèle grec.

11 n’} a ((lie trois grandes sources d’inspiration lyrique : la reli- gion, la j)alrie et l’amour. Quand je dis l’amour, il va sans dire qn’il s’agit de l’amour idéal, de l'amour de î’àme et non de l’amour (h ‘S sens. De ees trois sources d ins])iraîion , les deux premières sont ohjectircH , la dernière est suhjective et peut naître dans tous les temps, car le cœur humain (*n est le réservoir intarissalile. Néanmoins, ce n’est ([ue dans les siècles du christianisme que l’amou]- de I’àme fera j)alpiter la lyre sous les doigts de Pétraripie et de Lamartine. L’antiquité n’a pas connu cette fontaine jaillis- sante dont les flots purs inondent le cœur de l’homme régénéré dans les eaux du hajUéme. La religion et la ])alrie ont insjiiré Pin-

If "rnrifl U riquf df la Grfff. Mais la rflîgion dos Grofs ii’fliiil, nous l'aAon^ \ii. fjiif la rfligion df l’ar-f : fllf nf parlait qu'à l iina^iriaf ion son> dfs forrnfs Inirrialrifs idfalisfcs. Qiranf au patrioti-irif , il ftait piir-finfut lofal. Les jiloires que eljaritait Idndare dans sfs odes lieroîfjues afjpaftenaienl moins à la Grèee f(u'au lien rie lenr naissanff. f.f Iriornjjlie des vainqueurs atix jeux Olvrnpiques était avant tout eélebré dans leur pays, je dis mal, dans leur endroit, natal, sous l'invoeation du dieu de la eîlé: fl le poët.e, stipendié par le vainqueur, ne ressentait qu'un en- tlimisiasme de eomrnande, dont le j>rineipaj, pour ne pas dire le seul mobile , était l’appât du gain. C’était un artiste qui montait so/j instrument au diapason de l’éloge, et dont l’imagination s’en- llammait à froid pour exprimer des impressions qui n’étaient pas nées dans son emur. t.'n seul poète fie Rome avait r-éussi à faii-e vibrer barmonieusernent la lyre: mais ee n’était qu’une ques- tion (b; forme. La religion pouvait -elle insjrirer le poète seepti- que et éqrieurien fie Tibur, quand du temps de Cicéron, deux augures ne pouvaient se regarder sans rire? Rome, la Rome de«s Rriitiis et des Césars, connaissait au moins l’amour de la patrie. A l’époque impériale, la patrie, c’était l’empereur. Dès lors, plus d’entbousiasme vrai, spontané, désintéressé. Roraee axait le e03ur sensible à l’amitié; c’est une des sources les plus fécondes de son iM'isme; mais l’amitié est un sentiment plus profond que pas- sionné. On ]>eut T trouver une ardente sympatfiie; on n’y trouve pas ces élans de l’âme d’une brûlante énergie ou d’une douceur ineffable, eette inspiration divine en un mot qui fait l’enthou- siasme.

L’enthousiasme est sui' les bords du Jourdain. Le ehristia- nisjue seul a connu la poésie lyrique dans toute son étendue et dans toute son élévation. Le sentiment patriotique, quelle qu’en soit la force, ne ])eut égaler la puissance du sentiment religieux dans l’ànie pénétrée de foi. Le feu qui s’alimente au foyer de la patrie n'est pas eette flamme mystérieuse et sublime qui s’allume au fond du sanctuaire sur les autels du Dieu vivant. Les jjsaurnes de David, les cliants des projjhètes et quelques-unes des belles hvmnC' fie L'Cglivo surpa=ïsenf fie toute la hauteur de l’idéal chré-

lien les meilleures jjrodiielions de la muse païenne en ce genre; non comme art, mais comme poésie.

Malheur à ceux qui ne le sentent pas: on ne démontre point renlliousiasme.

Les formes de l’art antique ne pouvaient s’approprier à la desti- nation sacrée des hymnes faites pour être chantées en chœur dans les églises.

De même que nous avons vu Pindare adapter ses chants aux exigences de la mélopée, de même les poètes chrétiens, faisant céder la prosodie au rhythme musical, négligèrent la quantité pour l’accent, adoptèrent la rime, et préludèrent ainsi au système métrique de la poésie moderne. Ces chants sacrés eurent une in- lluence bien plus grande que les chants des lyriques païens, qui ne s’adressaient qu’à un petit nombre d’amis, ou dont la lyre n’était qu’un encensoir balancé aux pieds des grands, tandis que les hymnes chrétiennes servaient à élever l’àme à Dieu au milieu des calamités qui désolaient la terré.

CHAPITRE ÏY.

l’hymne sacerdotal en orient. -

Les poèmes narratifs et didactiques ont précédé les chants lyri- ques dans l’Église d’Occident, la poésie n’était cultivée que dans un but tout pratique.

L’Eglise d’Orient, plus enthousiaste, avait dès l’origine adopté les chants des Hébreux pour répandre l’esprit divin dans rassem- blée des fidèles par le sursum corda des chants sacrés.

L’hymne sacerdotal apparut aux premiers siècles du christia-

grecque qu’en appartient l’initiative. La belle langue des Hellènes, que tant de grands poètes avaient illustrée, reçut l’immortel hon- neur d’inaugurer l’ère nouvelle de la poésie. L’étoile des chants

( Il )

sacrés devait se lever plus tard sur rOccident. Le culte qui, pour agir sur le peuple, doit déployer la pompe des cérémonies; l’en- thousiasme qu’inspirait la foi dans cet âge héroïque du christia- nisme; l’élan de la prière et la soif du martyre : tout invitait sur la terre d’Orient à célébrer en chœur le Dieu mort sur la croix pour le salut de l’humanité.

Déjà, au second siècle, le martyr Athénagène, aux prières du soir, chantait, en l’honneur du Christ et de la Trinité sainte, l’hymne suivant : « Gracieuse lumière de la sainte béatitude. Fils du Père immortel, céleste et bienheureux, ô Christ! venus, au coucher du soleil, devant la clarté affaiblie du jour, nous célé- brons le Père, le Fils et l’Esprit saint de Dieu; car il sied bien de te célébrer, à toutes les heures, par le concert des voix, ô Fils de Dieu , toi qui donnes la vie L »

A la même époque , Clément d’Alexandrie écrit l’hymne de l’enfance, comme au dix-neuvième siècle on écrira l’hymne de l’enfant à son réveil j mais le poëte du deuxième siècle veut in- struire, et l’intention dogmatique perce à travers toutes ses images et ses accumulations d’attributs divins. Ne cherchez pas l’art dans ces premiers chants de la liturgie : c’est de la prose en versets symétriques, ce ne sont pas des vers. Tout y est simple et sans apprêt. Mais l’accent vient de l’âme : c’est de la poésie de senti- ment et aussi d’expression.

Au sortir des persécutions sanglantes, et quand le christianisme put s’épanouir au grand jour, l’hymne de l’adoration et de la re- connaissance jaillit avec éclat de l’âme de tout un peuple embrasé de l’amour divin.

La langue grecque apprit à bégayer les chants sublimes du roi- prophète dans les vers d’Apollinaire, le grave hexamètre semble se rajeunir en sentant passer dans ses fibres sonores le souflle brûlant de l’inspiration hébraïque.

Grégoire de Naziance. L’harmonieux écho de la harpe de Solyme vint éveiller la poésie dans le cœur d’un saint évêque

M. Villeniain, Essais sur Pindnre et ta poésie lyrique.

dans les grandes éenles d<‘ la Grèee : Grégoire de Xozianze^ le Ihéologien de rOrient, dont les aeeenls passionnés faisaient Ires- saillir, au temps de sa splendeur, la chaire pontificale de Constan- tinople. Ancré sur la foi, le dogme est son égide contre les traits d’Arius. Soldat du Christ, il défend dans ses vers la Trinité divine, comme il la défendit du haut de la chaire et dans les débats ora- geux des conciles. Jamais en lui l imagination ne franchit les limites de l’orthodoxie la plus sévère. Ce n’est pas en artiste qn’il é<‘rit, c’est en chrétien dévoué à sa foi.

Appelé au siège patriarcal de Constant ino})le après l’édit de Théodose contre les Ariens, sa mission était d’assurer le triomphe du svmhole catholique fixé au comüe de Nicée. I^es hymnes qu’il composa pour son Eglise ont particulièrement un hut dogmati- <pie. Quand, cédant à 1 intrigue, il (juitte spontanément un poste (jue tant d’aulres lui envient, et qu’il se retire dans sa solitude d’Arian/e pour vivre ])lus près de Dieu, son àme désenchantée de la terre, mais pleine encore des ivresses de l’ajjostolat, se répand en mystiques effusions et en retours mélancoli(jues vers les splen- deiirs du passé. Ses chants alors deviennent plus rêveurs et pren- nent le ton de l’élégie. Q>uelquefois, le cœur gonflé de regrets en songeant à sa chère église d’Anastasie, il jette une plainte amère contre ceux qui l’ont mis en disgrâce et privé son troupeau du pain de sa parole. Toutefois l’anathème est tempéré par la résignation dn chrétien qui cherche à s’ouhlicr lui-mème, pour reporter toutes ses pensées vers le ciel, et il médite sur la destinée de l’àme en versant ses angoisses, ses désillusions, ses tristesses, dans le sein de Dieu tout se transforme en bénédictions.

Grégoire de Naziance ne cultive pas seulement la poésie pour charmer sa solitude, mais pour achever sa mission, pour com- pléter son apostolat. Il n’ent d’autre hut que d’olfrir à la jeu- nesse des modèles chrétiens pour servir de contre-poids à l’en- seignement profane.

Sgnésins. Un autre prince de l’Eglise, le grand Synésius , qui fut disciple de la célèbre llypatic, semble avoir été destiné à unir dans sa personne la philosophie païenne avec la théologie chré-

( !■> )

tienne pae le eluiinoii de 1 ai L C’est un sage devenu erü}anl; e'est un Idalon chrétien parlant la langue de Pindare. 11 célèbre le Clirist, niais sans renoncer à la philosophie néoplatonicienne (ju’il a puisée dans les écoles d’Alexandrie. Scs nouvelles croyances n’ont rien cliangé aux allures de son esprit amoureux de l’abstrae- tion métaphysique et se jetant à corps perdu dans les sentiers ténébreux de l’idéalisme contenqilatir ([u’éelairait pour lui le llam- heau de la loi. Synésius est le plus oriental des poètes ehi'étiens. Ses hMiincs prinntirs ont une teinte païenne qui se perd peu à peu dans l’onction des chants sacrés. Le spectacle de la nature et des nuits étoilées sous le beau ciel de C}rène, sa patrie, répand sur scs vers des couleurs d’or et de saphir qui le l'ont ressembler à un harde de l’Orient. 11 est resté de cette riche nature dans l’imagina- tion de Synésius comme un éblouissement qui fait resplendir les nuages de la métaphysique, et transligure les objets dans rim})al' t)ahle éther du mysticisme. Les souvenirs de l’art antique obsèdent cette brillante imagination, alors même que la raison du philo- sophe se courbe sous le joug de la foi L

Le païen se retrouve encore dans son atlaehement aux choses de la terre, poussé jusqu’à la morale facile des épicuriens. « Ac- » corde-moi, dit-il à Dieu, la splendide faveur d’une vie tran- » (juille, éloignant à la fois la pauvreté et le terrestre lléau de la » richesse. » C’est la modération d'Horaec, le sil inodus in rehus.

Ce n’est pas l’esprit de l’Évangile. Synésius n avait pas consenti à se séparer de son épouse pour entrer dans le sacerdoce, n ai-

' Synésius avait des idées Irès-laiges. Enleiidez-le condamner celle ini- mixtion du pouvoir spirituel et du i)Ouvoir civil qui fut si fatale à reinpire grec et si fatale à l’empire de la foi.

w Dans les temps antiques, dit-il, les inéines lioniines étaient [>rèlres et juges. Les Egyi)liens et les Hébreux furent longtemps gouvernés par des t)ré- ires; mais, comme l’œuvre divine se faisait ainsi d’une manière tout humaine. Dieu sépara ces deux existences : l’une resta religieuse, l’autre toute poli- tique. Pourquoi essayez-vous donc de réunir ce que Dieu a sépai é, en mettant dans les affaires, non pas l’ordre, mais le désordre? Rien ne saurait être plus funeste. Vous avez besoin d’une protection, allez au dépositaire des lois; vous avez besoin des choses de Dieu, alh z au prêtre de la ville. La contemplation est le seul devoir du prêtre <pii ne prend pas faussement ce nom. »

( )

iiiaiiL pas, (lisait-il, les furlives amours. C’était une àjiie droite, pure et eandide, mais éprise des attraits de la terre, la gloire et l’amour, et portée vers la foi pour apaiser le tumulte des passions et les orages de la pensée. Rien ne prouve mieux que l’exemple de Synésius, combien, en ce temps-là, on avait besoin de Dieu pour combler le vide qu’avait fait dans le cœur l’extinction des croyances idolàtriqucs. Quand le pontife dévoué à son saint mi- nistère eut abreuvé son âme aux sources sacrées, une corde nou- velle fut ajoutée à sa lyre, et, sans briser les liens qui l’attachaient à la terre, scs hymnes, consacrées à la gloire du Dieu fait homme, furent, dans la forme comme dans le fond, d’une irréprochable orthodoxie. Écoutez ce chant céleste, une des plus belles inspira- tions du grand évéque de Ptolémaïs :

« Le premier pour toi, à bienheureux immortel, ô Fils glo-

» rieux de la Vierge, Jésus de Solyme! j’ai trouvé un chant sur » des mètres nouveaux qui font vibrer les cordes de la lyre.

» Sois-moi propice, ô Roi! et accueille la mélodie de ces pieux » concerts. Nous chanterons l’impérissable Dieu, glorieux Fils du » Dieu père de tous les siècles , le Fils créateur du monde, essence » universelle, sagesse infinie. Dieu parmi les êtres célestes et mort » parmi les habitants du monde souterrain.

» Lorsque, du sein d’une mortelle, tu jaillis sur la terre, la » science des mages, devant une étoile levée dans les cieux, s’ar- » rêta stupéfaite, se demandant quel était ce nouveau-né, quel » serait ce Dieu inconnu : un Dieu, un mort ou un roi?

» Allons, apporte les présents , les saintes prémices de la myr- » rhe, l’offrande de l’or, les pures vapeurs de l’encens! Tu es » Dieu; reçois l’encens. Tu es roi; je t’offre For : la myrrhe con- » viendra pour ta tombe. Ta présence a purifié la terre, et les » Ilots de la mer et les routes passa le démon, les plaines » liquides de l’air et les profonds abîmes de la terre. Tu viens au » secours des morts. Dieu descendu dans l’enfer! Sois pro])ice, ô » Roi! et accueille la mélodie des pieux concerts *. »

Voilà rcntliousiasine, voilà l’accent de Tâmc éprise des splen-

' Villeniaiii, Esmis sur Pindare et la poésie lyraïue.

( IS )

dciirs divines, voilà le cri de nos misères élevé vers le ciel dans

riiymnc invocatoire du ponlil'e destiné à de si rudes épreuves. Une chose me frappe dans le caractère de ce poète, c’est la séré- nité de sa poésie, qui a l’œil de l’aigle, mais le vol et la beauté du cygne. Ses malheurs publics et privés n’ont jamais retenti sur sa lyre. Dieu sait cependant s’il fut malheureux. Il vécut assez pour voir mourir avant lui tous les siens , disperser son troupeau «}ii’il portait dans ses charitables entrailles, s’écrouler enfin, dans une invasion de barbares , ce temple sacré qu’il avait juré de dé- fendre jusqu’au dernier soupir, et dont il embrassait les colonnes quand il fut écrasé sous ses débris.

A la fin du quatrième siècle, le lyrisme pénétra dans l’Occident , grâce à l’initiative de saint Ambroise,

CHAPITRE

V.

l’iiyjlve sacehdotal dans l’occident.

Sainl Aiabfoise. Ce vénérable ponlil'e, qui avait interdit l’accès du temple à Tliéodose, souillé du massacre de Tbcssalo- nique, n’avait pas dans son àme moijis de piété que de courage.

Tandis qu’il était persécuté par l’impératrice Justine, qui pro- fessait l’arianisme, le peuple de Milan passait les nuits en prières [)our veiller à sa défense. Ambroise , pour tromper la fatigue et rennui des fidèles, introduisit dans son église le chant des psaumes, comme en Orient. Le saint évêque lui -même avait composé des liymncs pleines de suavité et de grandeur, d’élégance et de gra- vité, où il répandait son àme devant Dieu, dans les extases de la foi. Lisez celle-ci, d’un caractère tout romain , mais la grâce évangélique tempère la sévérité du style:

Deus creator omnium, Poiique reclor, vestieiis Liem decoro liimiiie, >ioclem soporis gratià.

( )

Voilà le qiialraiii de liiiit syllabes , l’aceeiU et biciilol la l'iiiie vont remplacer la quaiUilé moins favorable à rbarnionie niusicale. C’est à saint Ambroise aussi qii’on attribue le Te Deuni : le Te Deum, le plus magnilique bommage d’adoration que rbomme ait fait à la Divinité; le Te Deiim, dont les accents solennels réson- nent dans les temples pour consacrer tous les triomphes et toutes les joies de la terre; le Te Deuin , dont la majesté n’a rien de comparable dans aucune littérature, et dont le cbant est imité, dit-on, de celui par lequel on célébrait le triompbe des guerriers romains au Capitole.

Grégoire le Grand. Deux papes, Damase et Crégoiie le Grand, travaillèrent, après saint Ambroise, à lixer les règles du plain-cbanl, éebo des b\mnes de Cérès à Eleusis. Grégoire, une des grandes lumières de l Eglise et une des colonnes de la pa- pauté, eut riionneur de laisser son nom à la liturgie romaine et au cbant religieux. 11 a composé lui -même au milieu de ses graves oceupations, ees belles byjjines sacrées dont l’inspiralion est bien supérieure aux aimables IVivolités de la muse païenne. On l’a accusé d’avoir \oulu réduire en cendres dans un \aste brasier les cbefs-d’œuvre de l’antiquité, pour mieux établir le règne du catholicisme. C’est une calomnie dont on est beureuse- ment parvenu à venger sa mémoire.

On a sans doute, dans ces siècles de foi ardente et passionnée, <létruit, par un excès de zèle, bien des monuments du passé, et enseveli sous les décombres bien des (‘befs-d’œinre de l’espril buniain; mais on n’eut guère à déplorer ([u'en Orient ces actes de monstrueux vandalisme, contre lestpiels protestait saint Dasile en écrivant son traité Sur la manière de lire avec fruit les au- teurs profanes, ce grand docteur de l’Eglise grecque monirail Futilité qu’on pouvait retii'cr de cette lecture, au point de vue de la morale et de la foi. La littérature chrétienne ne comptait pas assez de modèles pour qu’il fût possible à cette épO(|ue de se passer impunément de l’étude des classiques. Si cette étude n’était pas sans danger pour la foi, elle mnrait à Fespi'it des clartés fécondes ; l’étoull'er, c’était plonger les peuples dans l’ignorance

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cl coiisoiiimei* la dccadciice de l’art, eu privaiit le yéiiie des Iteau- tés de la forme. Saint Basile l’avait compris; et les j)rofana leurs du génie humain, qui, par un fanatisme insensé, croyaient faire œuvre pie en détruisant les monuments littéraires du paganisme, étaient sans le savoir complices de Julien, défendant aux chré- tiens renseignement des lettres profanes, pour discréditer le chris- tianisme par le honteux spectacle de son infériorité littéraire. Aurait-on eompris l’avéjiement du Christ, si l’on eut ignoré les mœurs païennes? Quoi (lu’il en soit, rÉglise d’Occident ne ])orta jamais une main sacrilège sur les grands monuments de la litté- rature romaine, et ne condamna pas ses écrivains pour n’avoir point connu l’Évangile. Si saint Jérôme fit un reproclic amer aux élus du saeerdoee de négliger la Bible et l’Évangile pour l’é- tude de Virgile, on sait que le solitaire de Bethléejii , dans sa retraite studieuse, expliquait à la jeunesse les œuvres du poêle de Mantoue.

Rien d’étonnant d’ailleurs si Virgile fut respecté, lui qui, dans sa quatrième églogue, par je ne sais quel pressentiment divin, semblait avoir prévu la venue du Christ, et dont le moyen âge, séduit par la magie de ses vers, avait foit un enchanteur. C’est le génie de Virgile qui présida aux essais de la muse éj)ique, depuis les ])oëmes narratifs et didactiques, dont nous parlerons tout à l’heure, jusqu à la Divine. (Ayniédie. Mais ce n’est [)as Virgile seu- ieinent qui entretint le feu sacré de l’art dans ràmc des ))oë(es inspii'és par le christianisme. Horace obtint aussi ce privilège, par l’énergique concision et la fermeté romaine de ses belles odes, auxquelles ne manquait que la llamme divine de i’enthousiasme religieux.

Prudence. Prudence, le grand lyrique du quati'ièjne siècle, s’est nourri de la lecture d Horace. Ce Romain d’Espagne a re- cueilli l’héritage des poêles latins dans les mâles accents de sa langue virile, à laquelle l'Evangile a prêté sa grâce. Voyez com- bien était puissant le génie de l’empire! Ce n’est pas la cité des Césars qui produit les plus grands poètes de l’époque bizantine, c’est l’Espagne et la Caule. La patrie des Sénè(|ue, des Lueain, des Tomc XIV.

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Martial, si romaine par la grandeur d’àinc et la fierté du carac- tère, donna le jour à Juvencus et à Prudence. La Gaule , patrie de Rutulius, si célèbre par ses écoles de rhéteurs, vit naître Ausone, saint Paulin, saint Prosper, Sidoine Apollinaire, saint Avit et Fortunat. Trois de ces poètes se sont illustrés dans l’arène lyrique : Prudence et saint Paulin au siècle des Pères, et Fortunat au sein de la barbarie. Le premier est un laïque, les autres sont des pon- tifes comme Grégoire de Naziance et Synésius. Sans doute Pru- dence, quoique laïque, était profondément versé dans la science religieuse, ses poèmes didactiques le prouvent surabondamment; mais la poésie n’est pas pour lui ce qu’elle fut pour la plupart de ses émules : le complément du sacerdoce. Prudence fut un jurisconsulte et un administrateur avant d’être un poète. C’est à l’âge de cinquante-sept ans qu’il prend la lyre; et, en vérité, on ne s’attendrait pas à rencontrer l’enthousiasme dans cette ma- turité , l’arbre de la vie , dépouillé de ses fleurs , n’a plus à donner que des fruits de sagesse et de calme raison. Mais Pru- dence, converti au christianisme après une jeunesse assez ora- geuse, — s’il faut en croire son repentir, entra dans le sanc- tuaire de la poésie chrétienne avec tout le zèle du néophyte.

De la source de son enthousiasme religieux. L’art pour lui ne fut pas un délassement, mais un sacerdoce. L’instrument poétique que lui fournissait son siècle était couvert sans doute de la rouille des âges, et ceux qui s’en servaient autour de lui en faisaient un emploi puéril ou dégradant; mais Prudence sut le rajeunir et le transformer par l’heureuse imitation des poètes profanes, depuis Lucrèce jusqu’à Juvénal, et par l’étude des livres saints, source intarissable d’inspirations sublimes. Nous avons de lui deux re- cueils lyriques, dont l’un est intitulé : Cathémérinon et l’autre Péristéphanon. Le premier contient les chants destinés à la célé- bration des heures chrétiennes et de deux grandes fêtes de l’an- née : la Nativité et l’Epiphanie. Les hymnes du matin et du soir sont particulièrement remarquables. Le poète chrétien y marche sur les traces du poète de Tibur. Mais quelle différence d’inspira- tion! Tandis qu’Horace ne rêve que la gloire et les doux loisirs, en chantant les louanges d’Auguste et de Mécène, Prudence ne

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cherche que la gloire de Dieu et les austères plaisirs de râiiic chrétienne en chantant les louanges du Christ. L’aube matinale qui chasse les ombres de la nuit devient, dans les vers de Pru- dence , le symbole de ce soleil de vérité qui dissipe les ténèbres de l’erreur et du vice. La description du sommeil et des songes nocturnes est pour lui l’occasion d’un beau contraste entre les soucis et les terreurs du méchant et les célestes visions du chré- tien que le ciel inonde de ses joies pures. Si l’on veut sonder l’abimc qui sépare le paganisme du christianisme, il faut mettre en parallèle l’ode d’Horace sur la mort de Quintilius et l’hymne funèbre des Cathémérinon. Il y a toute la distance du néant à l’immortalité. Tandis que l’ami d’Horace semble mort pour tou- jours, tandis qu’un sommeil éternel pèse à jamais sur sa paupière éteinte, l’étoile de l’immortalité se lève sur le tombeau du chré- tien, et son âme, entrée dans le sein de Dieu, attend qu’à la voix de l’archange, le corps sorte de sa poussière pour revivre d’une éternelle vie.

L’hymne de V Épiphanie est la perle du recueil. Le poète y donne la mesure de son imagination, quand il décrit avec des couleurs orientales l’adoration des mages, guidés par une étoile miraculeuse au berceau du divin Enfant de Bethléem. L’antiquité n’a ]>as surpassé la grâce touchante des strophes suivantes, sur le martyre des innocents massacrés par la férocité d’Hérode :

Salvete flores marlyrum ,

Qiios lucis ipso in limiiie Cliristi iiiseculor siisliilit,

Ceu turbo nascenles rosas.

Vos prima Cliristi viclima ,

Grex immolatorum tener ,

Aram sub ipsam simplices Palmâ et coroiiis luditis.

« Ces vers, dit M. Villemain, ne périront jamais, et seront chantés sur la dernière terre barbare que le christianisme aura conquise et bénie. »

Les Pêrisléphanou J le poète chanle l’héroïsme du martyre.

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soiîl des odes trioiiiplialcs à la manière de Pindare. De longs réeils s’y déroulent mêlés à la prière et aux ciianls de gloire en riion- Jienr de ces sublimes confesseurs de la foi, dont les effroyables tor- tures sont retracées avee une énergie qui n’a d égale que la con- stance des victimes épuisant la rage des bourreaux. Les Martyres de saint Laurent et de saint Romain se distinguent entre tous paj* la richesse des développements et l’éclat du style. La prière O Clirisie tmmen unlciim, que le poète met dans la bouelicde saint Laurent pour la conversion de Rome, qui fut le couronnement de son martyre, est écrite avec l’ànic d’un j^lomain, lier du triomphe de l’einpire qui réunit sous son sceptre tant de nations, mais honteux de le voir encore soumis à la servitude de l’idolàtrie et des passions brutales.

Ib'udenee possède donc, si je puis dire, les deux talismans du poète : la force et la grâce, et son enthousiasme, pour n’avoir pas la fougue juvénile, n’en sort pas moins d’un cœur ému et d’une imagination puissante. Son inspiration est supérieure à celle des lyriques profanes, sans cji excepter Pindare, car Dieu en est la source et la fin. Quant à la langue, il n’y faut |)as chercher la pu- ]‘c(é, ni même l’élégance classique. Quelle que soit sa supériorité sur les païens de son temps pour la langue aussi bien que pour les sentiments et les idées, le poète chrétien n’est pas exejnj)t des défauts de la décadence. 11 serait puéril de le comparer aux modèles elassi(iues : à un nouvel ordre d'idées il faut une langue nouvelle. Horace et Prudence sojit deux grands poètes; seulement l’un porte la livrée d’Auguste et l’autre la livrée du Christ. Si Horace eût vécu au siècle de Prudence, il ne lui serait supérieur ni pour le fond ni pour la forme. Ne comparez pas des poètes si différents. Étudiez-les Lun et l’autre, et dites que le poète le plus grand est celui qui porte le plus haut votre cœur. Horace aous formera le goût. Prudence formera votre âme. Mais que dans les écoles chrétiennes, dans les séminaires même, on admette Horace à l’exclusion du poète chrétien, c’est une inconséquence ([u’on ])eut dilïicilement s’expliquer. Prudence fut en honneur dans tout le moyen âge. C’est la renaissance qui , dans son engoue- ment pour rantiquité et dans son indiffèrenee religieuse, a ré-

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piidié le chantre <le la foi, l’apologiste des martyrs, sons prélexte (pi’il n’avait pas parlé assez purement la langue de Virgile et dllorace.

CHAPITRE VI.

LES POÜTES OE LA GAÏ’LE AT CINOÏ^IÈAIE SIÈCLE.

Paulin. Sur cette meme terre d’Espagne on Prudence avait vu le jour, un iiomme d’une des premières familles de la Gaule, un sénateur de Rome , parvenu aux plus grands honneurs dans l’emjiire, Paulin, le disciple et l’ami d’Ausone, s’était converti au christianisme, à la vois d’une épouse hien-aimée, Thérésia, pieuse comme celle qui, plus tard, illustra ce nom par sa sainteté, et qui devait naître dans ce meme jiays de foi le cœur est aussi hrù- lant que le ciel. Paulin avait renoncé aux grandeurs humaines, mais renthousiasme religieux l’avait fait poète. L’insirument était déjà monté; et l’artiste n’exécutait, à l’exemple d’Ausone, que des fantaisies païennes aussi vides que sonores, jeux d’imagination im- puissants à faire vibrer les cordes intimes et profondes de la sen- sibilité. Mais quand le christianisme eut versé dans ce cœur tendre ses trésors d’amour et d’inépuisable charité, Paulin se sentit inondé d’une sainte ivresse qui jaillit en flots d’harmonie pleins d’onction évangélique. C’était une belle âme, affectueuse et douce, mélan- colique et sereine, un ange de la terre répandant autour de lui le parfum de ses vertus et le baume de ses vers aimables et gra- cieux, qui semblent un sourire du ciel séchant les larmes de la terre, comme le soleil écartant les voiles de la nuit absorbe la rosée sur le calice des fleurs. Paulin , après avoir distribué aux pauvres tous ses biens, s’était retiré avec Thérésia à Noie en Cam- panie, auprès du tombeau du dernier évêque, le martyr saint Félix, auquel il avait voué un culte de piété enthousiaste, et dont il devait être appelé par le peuple à recueillir le glorieux liéri- tage. C’est dans les poèmes qu’il a composés en l’honneur de saint

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Félix que Paulin a épanché toute sa tendresse. « Laisse-moi me tenir assis à tes portes, » s’écrie-t-il, dans un de ces chants suaves qui laissent lire jusqu’au fond de son âme, « souffre que, chaque matin, je balaye tes parois, que, chaque soir, je veille à leur garde. Laisse-moi finir mes jours dans ces emplois que j’aime. Nous nous réfugions dans ton giron sacré. Notre nid est dans ton sein. C’est que, réchauffés, nous croissons pour une meilleure vie, et, nous dépouillant du fardeau terrestre, nous sentons ger- mer en nous quelque chose de divin , et naître les ailes qui nous «

égaleront aux anges. » Saint Paulin ne fait pas de Fart pour Varty il est chrétien avant d’être poëte. Un parfum de sainteté enve- loppe sa poésie comme sa personne. Il ne vise pas à l’élégance; ce qui fait le charme de ses vers, c’est leur douce mélancolie.

On a dit avec raison que la mélancolie formait le caractère distinctif de la poésie chrétienne. Non pas que l’antiquité classi- que et les nations orientales surtout aient ignoré cet état de